lundi 30 avril 2007

Confusion mallarméenne

Je suis resté confondu une bonne partie de l'après-midi par ce poème de Mallarmé, pioché au hasard dans ses Poésies :
Las de l'amer repos où ma paresse offense
Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance
Adorable des bois de roses sous l'azur
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
- Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides ? -
Je veux délaisser l'Art vorace d'un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l'extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D'une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l'âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d'azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un clair croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grands cils d'émeraude, roseaux.
J'ai tout d'abord achoppé sur cet enjambement du deuxième au troisième vers et sur sa raison d'être. En effet, alors que la rime unissant les deux premiers vers veut que le ton retombe sur la dernière syllabe de l'enfance, enfermant ainsi dans un même souffle ce couple effroyable de vers, Mallarmé poursuit sur sa lancée, et essouffle le lecteur par une succession d'enjambements qui rejette la principale au huitième vers, et ce faisant, noie quelque peu la beauté structurale de cette première rime. Beauté une fois encore qui aurait mérité que le rythme lui soit suspendu, que le lecteur la savoure plus longuement.
La suite, jusqu'au quinzième vers ("Imiter le Chinois au cœur limpide et fin"), évoque l'esthétique baudelairienne du poète maudit condamné à la page blanche et à lutter contre une Muse retorse. On pense notamment au poème L'Ennemi (in Les Fleurs du Mal) et à ses deux strophes centrales :
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
On y retrouve les mêmes angoisses, les mêmes images, cette fascination morbide pour l'inhumation terminale, enfin et surtout la même lassitude devant l'écriture poétique et le doute lancinant de savoir ce qu'il en adviendra.
Mais voilà que l'évocation du Chinois opère un glissement de l'esthétique baudelairienne à une esthétique réellement mallarméenne, puisqu'à une poésie personnelle succède un style impersonnel et apaisé. En effet, si Baudelaire fut le prophète de la modernité dans la poésie, c'est par Mallarmé que cette modernité acquit ses lettres de noblesse. C'est ainsi que les angoisses personnelles cèdent la place à l'apaisement du sage et à la béatitude contemplative.
De ce poème à la fois épilogue d'un style et annonciateur de la maturité de l'esthétique mallarméenne, il y aurait beaucoup à dire : la paresse mais aussi le souci de ne pas en déflorer la lecture me font m'abstenir d'aller plus loin dans son analyse. Car la puissance évocatrice d'un poème réside également dans la faculté qu'ont les vers de ne pas décanter et de rester longtemps présent à l'esprit...

dimanche 29 avril 2007

Corto Maltese fait la couverture de Lire

Le numéro de mai du magazine Lire consacre son dossier à Hugo Pratt et à son héros qui l'a rendu célèbre, Corto Maltese. On se rend compte que le créateur n'a pas mené une vie moins aventureuse que la créature : bourlingueur et voyageur de long cours, Hugo Pratt a toujours eu soif d'ailleurs. Et si les aventures de Corto ont su générer au fil du temps toute une bibliographie fictionnelle, la vie de Pratt n'en demeure pas moins aussi romanesque que celle du célèbre marin maltais, et pour cause : celle-ci est inspirée de celle-là.
Dans ce dossier, on en apprend aussi un peu plus sur le projet de poursuivre les aventures de Corto Maltese, douze ans après la mort de son créateur, projet dont je vous avais déjà parlé. Il s'agirait d'éclairer la période de la vie de Corto qui va de la fin de La jeunesse de Corto Maltese (1905) au début de La ballade de la mer salée (1913). Soit un intervalle de huit années resté à ce jour chargé de mystères et d'inconnues : un cadre propice à l'inspiration de la relève, dont on ne sait pour le moment pas grand chose. L'idée qu'il puisse s'agir d'un tandem dessinateur - scénariste a été avancée depuis le dernier Festival d'Angoulême, et semble bien se confirmer...

vendredi 27 avril 2007

Un autre regard sur Montaigne, dossier du 464ème numéro du Magazine littéraire

Lue dans le Magazine littéraire du mois de mai, cette citation de Montaigne :
"Le monde n'est qu'une branloire pérenne [...] La constance même n'est qu'un branle plus languissant."
Quel sens de la formule !

mercredi 25 avril 2007

"Un écrivain n'a pas à expliquer ce qu'il a fait."

Un intéressant compte-rendu du passage hier de Jonathan Littell à la rue d'Ulm sur le blog de Pierre Assouline.

mardi 24 avril 2007

Jonathan Littell à la rue d'Ulm

Via le site Fabula.org : le lauréat du Prix Goncourt de cette année est aujourd'hui l'invité d'une conférence-débat (18h00) qui se tient à l'ENS Ulm autour du thème "De l'abjection à la banalité du mal", précédée d'une table-ronde (16h00) autour des Bienveillantes.

Entretien avec Alexandre Clérisse (2/2)

Suite et fin de l'entretien avec Alexandre Clérisse (pour les retardataires de la première séance, un petit rappel ici) :

Vous inscrivez donc votre BD dans une optique résolument inverse de celle de la contre-culture de l'époque, qui voyait dans les paradis artificiels la possibilité d'une fugue intérieure ouvrant les “portes de la perception”, pour citer Huxley. Le penchant de Norman pour l'alcool et la drogue est juste évoqué dans la BD, le but n'étant visiblement pas d'écrire une histoire où le héros meurt d'une over-dose dans sa salle de bain. Votre BD véhicule l'idée que l'on est responsable de sa vie, qu'elle n'est que ce que l'on en fait. Alors, Jazz Club, une relecture critique des 60' ? Que garderiez-vous de cette époque ?


Au début de l'histoire, Norman est un personnage assez stéréotypé de cette époque et du milieu du Jazz, il fume, boit, prend de la coke, mais c'est la rupture qui va changer son mode de vie et lui faire oublier tout ça. Je ne pense pas faire une critique des années 60, car je n'ai pas le recul nécessaire par rapport à ça.
Cette époque est un décor pour l'histoire et je pense qu'au final, aujourd'hui, il y a toujours des gens qui se défoncent, il y a toujours une contre-culture, d'ailleurs il y en a eu à toutes les époques. Celle des années 60 restent dans les mémoires car elle s'est démocratisée, elle est même devenue une mode. Mais mon personnage se met en porte-à-faux et ne désire qu'une chose : la tranquillité.

Parlons maintenant de votre style graphique. Son originalité est pour beaucoup dans le charme de votre BD. La manière dont vous plaquez des motifs sur certains personnages ou décors sans aucune préoccupation pour le relief ou la perspective suggère un décalage par rapport à la réalité. Etait-ce pour souligner le fait que Norman est lui-même en décalage par rapport à son environnement, qu'il est en quelque sorte inadapté au monde dans lequel il vit ?

Questions de plus en plus coriaces...
Je ne crois pas que le dessin soit, à ce point, le reflet du caractère du personnage. J'ai d'abord utilisé ce style pour rentrer dans l'ambiance et l'univers graphique d'une époque, des cartoons, des dessins de presse, des illustrations des années 60. J'ai utilisé l'infographie pour dessiner car je faisais déjà des illustrations et du graphisme avec, et j'ai commencé à l'utiliser pour la BD, car je me suis rendu compte que je pouvais écrire des histoires rapidement, avec directement un rendu des couleurs. J'ai vu ensuite que je pouvais avoir un niveau de détail intéressant, insérer des modifications, utiliser les itérations (procédé narratif de duplication d'un élément ou d'une case).
Je ne crois pas non plus, mais après le lecteur a sa propre vision des choses, que l'univers soit décalé. Certes la vision de l'Amérique des sixties est volontairement stéréotypée, mais pour ce qui est de la campagne française et l’année 1999, j'ai essayé de rendre une sorte de réalisme pictural, restituer ma vision des endroits que j'aime.

Vous êtes édité dans une collection dite d'auteurs, Long Courrier. Dans une économie de la bande dessinée en pleine explosion, avec une surproduction de BD commerciales, est-ce encore facile d'être un auteur ? Mais d'abord, vous reconnaissez-vous dans cette appellation ?

Je n'ai aucune prétention à ce niveau-là. Je suis très content d'être chez Dargaud car je bénéficie d'énormes avantages par rapport à d'autres éditeurs. Et, comme vous le dites, dans le contexte actuel, sans mon éditeur, mon album se serait sans doute perdu dans la masse. J'ai au moins la chance de pouvoir être vu et remarqué, après ce sont les lecteurs qui choisissent... Je pense que l'appellation "BD d'auteur" est un peu dépassée, il y a des BD pour des types de public différents, mais la difficulté, c'est d'intéresser les gens et leur prouver qu'il y a d'autres choses à découvrir que ce qu'ils lisent depuis des années.

Justement, quel retour avez-vous eu de vos lecteurs ? Il me semble que vous étiez au Salon du livre de Paris pour dédicacer votre BD : quel accueil le public lui a-t-il réservé ?

Pour l'instant, lorsque je dédicace, j'ai surtout des gens qui achètent par curiosité et qui ne l'ont pas encore lu. Mais je ne peux pas vraiment savoir ce qu’ils en pensent. Je saurais tout cela d'ici quelque temps.

Avez-vous un projet en cours ou même seulement en tête ?

Actuellement, je suis en train d'écrire avec mon amie, Mylène Rigaudie, une histoire qui se passe dans une banlieue des années 50, avec plein de personnages truculents. Mais c'est un travail de longue haleine qui prendra du temps.

lundi 23 avril 2007

Entretien avec Alexandre Clérisse (1/2)

Il y a quelque temps je vous disais tout le bien que je pensais de Jazz Club, bande dessinée du jeune auteur Alexandre Clérisse. Aujourd'hui, je vous propose la première partie d'un entretien e-pistolaire qu'il m'a accordé du 10 au 17 avril.

Alexandre Clérisse, bonjour. Vous êtes l'auteur de Jazz Club, une bande dessinée loufoque parue récemment chez Dargaud dans la collection Long Courrier. Pouvez-vous nous retracer le parcours qui vous a mené à la BD : l'origine de cette passion, votre formation, etc. ?

J'étais étudiant à l'école de l'image d'Angoulême et un des exercices qui étaient proposés par Thierry Smolderen, notre professeur, était de réaliser une histoire en feuilleton régulier en improvisation (dans l'esprit du Garage hermétique de Moëbius ). J'ai alors choisi de traiter l'improvisation comme elle pourrait être traitée en Jazz, en plaçant l'histoire dans ce cadre là. Avec une grille narrative, une gamme de couleurs et un rythme... Thierry m'a alors proposé de pré-publier mon histoire en feuilleton sur son site Coconino World. J'ai donc joué le jeu et me suis laissé guider au gré de mes influences et des inspirations qui m'avaient marqué consciemment et inconsciemment. Lorsque j'ai eu un nombre de page assez conséquent, je l'ai présenté à des éditeurs. Tout ce travail est le fruit aussi de ce que j'avais pu découvrir dans mes études d'Art Appliqué et de graphisme, ma passion pour la musique, des rencontres avec des personnages étranges, ma vision de la campagne, du voyage et des séries américaines.

Votre BD est donc une œuvre d'improvisation en même temps que sur l'improvisation, d'où en effet le choix du jazz pour en quelque sorte filer la métaphore de votre travail. Justement, quelles similitudes ressentez-vous entre le dessin et une telle musique face à la panne d'inspiration ? Comment déjouez-vous le vertige de la page blanche ?


Contrairement au personnage de Norman, je ne pense pas que la solution soit la fuite, car comme la BD le sous-entend, il vaut mieux essayer d'affronter ses peurs... Pour ma part je n'ai pas de clé, et je suis aussi souvent confronté à la panne. Dans ce cas, je vais me balader, je lis, je regarde mes vieux travaux, je discute avec des amis. Les idées peuvent venir lorsqu'on s'y attend le moins. Mais réagir par le stress et l'énervement n'est pas la bonne solution.

L'improvisation a prémuni votre BD d'une quelconque linéarité dans le rythme et la narration, que cela soit grâce à l'alternance entre les périodes de 1966 et de 1999, ou par les fréquents rebondissements qui détournent à chaque fois le cours de l'histoire. Ce rythme brisé, imprévisible, semble laisser Norman dans l'impossibilité de réagir aux circonstances de son existence. Aviez-vous dès le départ la volonté de peindre un personnage dépassé par les événements, ou est-ce apparu en réaction à l'improvisation de l'histoire ?

Je dirais un peu des deux. Quand j'ai commencé, j'étais encore en recherche de mon style graphique et narratif, je cherchais donc un moyen de raconter des histoires de plus de 20 pages. Norman représente un peu cela. Ensuite après avoir fait une dizaine de pages, publiées sur Coconino World, je me suis demandé si j'arriverais à continuer, et l’on m'a encouragé à le faire, je m'y suis efforcé en improvisant, ne sachant pas toujours ce qui arriverait à mon personnage à la page suivante. Je suis devenu peu à peu spectateur de ma propre histoire. Et le caractère naissant du personnage a commencé à avoir sa propre logique, celle d'un personnage dépassé effectivement, et qui ne pouvait réagir aux situations qui lui étaient présentées que par la fuite, le refus, le repli sur lui-même. Je me suis rendu compte que j'enfermais moi-même mon personnage dans des pièges narratifs (comme dans la cellule ou dans la soirée où il est obligé de jouer...) et qu'il fallait que je me mette à sa place, imaginer comment il pouvait réagir face à ces impasses. J'ai en fait appris à construire une histoire, tout bêtement.

Ces pièges narratifs semblent en effet être un des ressorts de l'intrigue : à chaque fois que Norman tente de fuir ses difficultés (en sortant d'un bar au bras d'une inconnue, puis en échappant à ses ravisseurs dans le désert, enfin en abandonnant le groupe en pleine tournée), il se retrouve piégé. Est-ce à dire qu'il faut considérer cette BD comme une sorte de road story contrariée, dont la morale est d'affronter la réalité plutôt que de la fuir ?

Oui, c'est ce qui a l'air d'en ressortir. Ce n'était pas une intention de départ, mais j'ai pu remarquer que dans l'exercice de l'improvisation, on aborde certaines idées inconsciemment, comme le thème de la fuite, qui pourrait être interminable, pourtant au bout d'un moment on se fatigue et l’on se laisse rattraper. Mon personnage choisit de finalement se prendre en main car il y a la vie de quelqu'un en jeu. Surtout que c'est quand même à cause de lui. Le côté road-movie était plutôt volontaire, car c'est une façon de raconter une histoire qui me plaît bien. C'est une sorte de quête intérieure, de découverte de soi par le voyage, on y rencontre des gens qui nous enseignent des choses, on se retrouve aussi confronté à la solitude, et au final on en sort grandi. Je pense à un film de David Lynch où tout ça est bien illustré, Une histoire vraie.

samedi 21 avril 2007

Kafka for Beginners

Kafka

David Zane Mairowitz
Robert Crumb
Adaptation française de Jean-Pierre Mercier
Éd. Actes Sud, coll. BD






Cette biographie graphique en forme de BD s'attache à raconter l'œuvre et la vie du dénommé Franz Kafka. Texte et images se répondent avec équilibre pour former une monographie honnête et sérieuse, ayant par dessus tout le bon goût de ne jamais verser dans l'exégèse et la gnose qui étouffent souvent cet auteur.
La vie de Kafka est mise en perspective avec le contexte historique, pour mieux souligner le climat dans lequel il grandit et développa ses névroses, sans jamais qu'une explication unificatrice et réductrice ne vienne simplifier les influences qu'a pu avoir sur lui son environnement. Avec ironie sont évoquées les thèses cherchant à le comprendre (analyse psychanalytique, critique sociale et "orwellienne", etc.), mais les auteurs ne s'y arrêtent jamais et préfèrent suggérer et apprécier l'extraordinaire richesse d'une œuvre trop souvent réduite par les profanes à l'adjectif kafkaïen, qui signifie aujourd'hui tout et rien, comme on nous le rappelle.
Justement, concernant l'œuvre, des livres comme Le Château, Le Procès ou La Métamorphose sont présentés et résumés par des adaptations de quelques scènes marquantes, intercalées avec les tranches de vie de l'auteur. Le tout présente un dynamisme qui entraîne sans difficulté le lecteur jusqu'à la fin, en lui ayant donné envie de découvrir et de comprendre par lui-même le système K.
Une réussite donc, pour ce livre ludique et plein d'humour, dont le titre original est Kafka for Beginners.

mardi 17 avril 2007

The air is on fire


J'ai enfin réussi à mobiliser mon incroyable inertie pour aller faire un tour du côté de la Fondation Cartier et découvrir l'exposition David Lynch : The air is on fire. Et je ne suis pas déçu de la visite...
Comme pour toute œuvre du maître, on se pose la même question : "Est-ce que j'ai compris ce qu'il fallait comprendre ?", puis aussitôt, une autre, plus insidieuse et inquiétante : "Y a-t-il quelque chose à comprendre ?". Car tout l'art de Lynch ne consiste-t-il pas justement à faire surgir de son imagination des formes, des couleurs, des impressions pour instaurer une atmosphère de doute et de malaise ? La valeur esthétique de l'œuvre d'art serait alors à juger à l'aune de cette tension entre fascination et répulsion. Fascination pour le cauchemar visionnaire de l'artiste, répulsion pour ses visions cauchemardesques. Cette appréciation à double facette confère au travail de Lynch, et à cette exposition en particulier, un magnétisme certain.
Tout est d'ailleurs mis en œuvre pour nourrir cette aura inquiétante et mystérieuse, voire mystique. Une musique discordante plane au-dessus de la tête du visiteur tout au long de son parcours. La présentation des œuvres est à la fois sobre et brutale, comme pour mettre le spectateur au défit de se soustraire à ce cauchemar en représentation et qui se joue du réel.
Les visions de Lynch ont de multiples facettes : croquis et dessins (réalisés sur tout et n'importe quoi, de la pochette d'allumettes à la serviette en papier), tableaux, œuvres plastiques, courts métrages... Certains thèmes ou images reviennent tout au long de l'exposition : le feu, les insectes, le corps humain (souvent malmené, notamment dans la série de photographies érotiques retouchées), les formes géométriques (cryptiques ?)... Des questions se posent et resteront sans doute sans réponse (comme toujours avec Lynch) : qui est Bob ? pourquoi a-t-il un chien si horrible ? et pourquoi Lynch ne cesse d'y revenir ?
Mystère. Vous avez jusqu'au 27 mai pour le résoudre, après il sera trop tard.

N.B. : le catalogue de l'exposition est en vente à la librairie de la Fondation Cartier, au prix de 49,50 €. On y trouve entre autres un entretien de la journaliste américaine Kristine McKenna avec David Lynch himself, livré en anglais sur CD, mais retranscrit et traduit dans le catalogue. De quoi rassasier notre inlassable curiosité.

lundi 16 avril 2007

Cerbère et autres chimères

Le livre des êtres imaginaires

Jorge Luis Borges
avec la collaboration de Margarita Guerrero
Traduit de l'espagnol
Éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire





"Nous avons compilé un manuel des étranges entités que la fantaisie des hommes a engendrées au fil du temps et à travers l'espace."

"Pas plus que d'autres miscellanées, [...] Le livre des êtres imaginaires n'a été conçu pour une lecture suivie. Nous aimerions que le lecteur curieux le fréquente comme celui qui joue avec les formes changeantes que révèle un kaléidoscope."

Et c'est ainsi que nous allons envisagé ce livre, comme une invitation à l'imaginaire, dont les multiples formes qu'il revêt dans l'inconscient collectif sont autant de détours d'un périple chimérique sans fin.
L'érudition bibliophage de Jorge Luis Borges nous offre en effet un bestiaire de l'imaginaire plus que copieux, dont une lecture "kaléidoscopique" démultiplie le pouvoir combinatoire. Du Cerbère à la Chimère, de la Mandragore aux Djinns, sans oublier le Kraken et encore moins la douce et amère Lilith, il y en a pour tous les goûts, pour tous les imaginaires. On fait beaucoup de découvertes, comme celles du Simourgh, "oiseau immortel qui niche sur les branches de l'Arbre de la Science", ou de la pittoresque "truie qui porte un harnais de chaînes", tout droit sortie du folklore argentin.
Un livre indispensable à tous les amoureux du fantastique et du merveilleux, ou simplement à tout passionné de l'œuvre de Borges.

dimanche 15 avril 2007

60'-70' Revival

Pour inaugurer cette chronique "Hors-Sujet", dédiée à tout sauf à la littérature, j'aimerais vous parler d'un site remarquable que je viens de découvrir : www.rock6070.com, consacré à la musique des années 60 et 70.
La vocation de ce site est de faire (re)découvrir les groupes de cette période charnière dans l'histoire de la musique. Et pas les groupes les plus connus : non, les petits groupes qui n'ont pas forcément reçu le succès qu'ils méritaient en leur temps, et que ce site tente de faire revivre en luttant contre l'amnésie de l'histoire.
Ainsi, on peut écouter les albums complets de ces groupes classés par genre de musique (folk-rock, rock progressif, rock psychédélique, blues-rock, krautrock, british beat, pop-rock) et par pays. Et tout ça grâce au plug-in du site Radio.Blog.Club.
Mais ce n'est pas tout. On peut en effet télécharger des vidéos et des affiches de concerts, lire des articles de magazines, trouver bon nombre de liens vers d'autres sites sur la musique des 60' et des 70', zoner sur un forum... Bref, un site complet auquel on souhaite de se développer pour d'autant mieux ravir les oreilles des initiés et des profanes.
Louons donc cette belle initiative qui rendra heureux toute personne de bon goût...

samedi 14 avril 2007

Retour à Kotelnitch

Retour à Kotelnitch, le reportage vidéo d'Emmanuel Carrère, dont il parle dans son livre autobiographique Un roman russe, passait récemment au Cinéma du Panthéon (13 rue Victor Cousin, Paris V), tous les samedis à 11h.
Je suis donc allé le voir aujourd'hui pour sa dernière séance (si j'en crois la programmation du site internet), et je dois dire que je l'ai particulièrement apprécié. D'une part parce que cela permettait de mettre un visage sur le nom des destinées humaines évoquées dans le livre, et d'autre part parce que ce documentaire est sacrément juste. Emmanuel Carrère a su restituer avec beaucoup de finesse et de sensibilité la vie difficile qu'on mène dans cette petite ville russe, mais aussi la tragédie qui a malheureusement donné sens à ce reportage, le double meurtre atroce d'une femme et de son enfant qu'il avait appris à connaître en tournant à Kotelnitch.
La voix off de l'écrivain commente de nombreux passages, on retrouve à l'occasion certaines phrases lues dans Un roman russe. Ce film est un hommage, aux victimes du drame de Kotelnitch et à leur famille, mais aussi au grand-père maternel d'Emmanuel Carrère qui voulait ainsi lui offrir la sépulture qu'il n'a jamais reçue.
Un film profond et bouleversant, aux accents véridiques qu'aucune dramaturgie de montage ne vient altérer.

lundi 9 avril 2007

La fascination de l'horreur

Un roman russe

Emmanuel Carrère
Éd. P.O.L



Dans cette autobiographie, Emmanuel Carrère se livre comme jamais il n'a osé le faire dans ses romans, pourtant déjà emprunts de ses névroses. Il s'agissait pour lui d'échapper par ce livre à ses démons personnels et à ses obsessions.

Aussi essaye-t-il d'en finir avec le fantôme qui hante sa famille : le grand-père maternel, le père d'Hélène Carrère d'Encausse, porté disparu, probablement assassiné, à la Libération pour faits de collaboration. Ce secret, qui était celui de sa mère, Emmanuel Carrère a pris sur lui de le divulguer, pour le propre bien de cette dernière et même s'il a conscience que cela peut la tuer.
Pour faire le deuil de ce géorgien exilé en France et qui n'a pas eu droit à une sépulture, l'auteur entreprend un reportage dans une petite ville de Russie, Kotelnitch, pour renouer avec ses racines russes. Il pensait se retrouver en réapprenant le russe, la langue de sa mère, mais il n'a trouvé que l'horreur et la folie qu'il pensait avoir laissées derrière lui.
Enfin, dernier axe de ce livre, sa vie avec la femme qu'il aimait et pour qui il a écrit dans Le Monde une nouvelle érotique, véritable déclaration d'amour et "effraction dans le réel". Malheureusement pour lui, le hasard s'est joué de lui et rien ne s'est passé comme prévu, précipitant le couple dans un cauchemar dévastateur à l'origine de son naufrage.

Ce livre est bouleversant. Les tourments de l'auteur sont mis à nu avec la plus troublante transparence, révélant les affres de cette fameuse âme russe, fascinée par son autodestruction. A la fois maniaco-dépressif, cyclothymique, et d'une certaine manière tyrannique et mégalomane, Emmanuel Carrère dit tout : ses obsessions, ses peurs et ses fantasmes, rien n'est laissé dans l'ombre pour que la catharsis puisse s'opérer. Aucune complaisance, aucune coquetterie, aucune pose affectée : l'auteur s'écrit tel qu'il se vit, dans la souffrance. Au passage, il nous gratifie de quelques très belles pages sur l'amour d'un fils pour sa mère.
Une autobiographie en forme de dissection de l'âme slave, et qui se lit comme un roman, d'où son titre.

dimanche 8 avril 2007

Survivre dans le milieu hostile de l'édition

Le blog de Lise-Marie Jaillant, Wrath (littéralement fureur, colère), exprime l'indignation de cette jeune auteure exilée à Londres à propos du milieu littéraire germano-pratin, dont la traditionnelle endogamie est connue de tous. Si bien connue qu'une telle indignation me paraît un peu naïve. Je m'explique :
Lise-Marie Jaillant a écrit un premier roman intitulé "Crevez tous, useless cunts" et qui peine à trouver un éditeur. Face à cette difficulté éprouvée par tous les aspirants écrivains (difficulté qui relève d'un véritable parcours du combattant, fait d'embûches et de chausse-trapes que le néophyte ne connaît pas forcément), face à cette difficulté donc, Mlle Jaillant décide de prendre le taureau par les cornes et de forcer les portes du monde très fermé de l'édition. Son arme : le podwrath, un vidcast - c'est-à-dire un podcast vidéo - dans lequel elle interview des auteurs et des éditeurs dans le but avoué et parfaitement assumé de se faire un nom à Saint-Germain et des contacts dans la place. Et même si la nécessité du social networking pour favoriser ses chances à être éditée la répugne, elle ne fait pas la moue et se jette courageusement à l'eau. Tout ça pour son roman. Cependant, ce qui me gène, ce sont ses questions assez tendancieuses ou orientées qui ne laissent à la victime consentante que deux options possibles pour répondre : soit "l'édition, c'est vraiment pourri" (personne, ou si peu, n'ose le dire tel quel), soit "mais non, on accepte aussi les manuscrits arrivant par la Poste", sans position médiane envisageable. Il me semble que cette trop grande partialité nuit un peu aux entretiens qui, tout en étant intéressants et instructifs, semblent n'exister que pour confirmer les opinions de notre blogueuse littéraire. Je ne dis pas ne pas partager les mêmes doutes qu'elle à propos de la sclérose du milieu littéraire, mais sa subjectivité trop revendiquée m'empêche d'être d'accord sans réserves avec elle.
Mais, comme ce n'est ni le moment ni l'endroit pour débattre sans fin des travers de l'édition, revenons un peu aux velléités d'écriture de Lise-Marie Jaillant. On peut trouver sur son blog des liens vers des nouvelles qu'elle a réussi à placer sur Internet. Pour l'instant, je n'ai lu que sa première, Wrath. A première vue, les références de l'auteure vont de Marilyn Manson à Bret Easton Ellis, en passant par Bowling for Columbine. Cette nouvelle raconte la dérive d'une adolescente mal dans sa peau, en révolte contre le mode de vie occidental. Il me semble que sa description du mal-être de l'adolescence est assez finement vue et très juste. L'écriture est adaptée au sujet et le sert assez bien en ne recourant pas à la surenchère systématique. Une écriture sobre mais élégante en somme. Ma principale frustration est que l'aliénation de l'héroïne par un système occidental débilitant ne soit pas davantage développée ou évoquée. On n'aimerait que le fiel du passage sur le journal télé, instillé par l'auteure sans avoir l'air d'y toucher, se retrouve tout au long de la nouvelle avec tous les non-dits qui vont avec. Car la dénonciation d'un fait indignant sans avoir recours à la simple indignation est beaucoup plus révoltant et oblige le lecteur à mener lui-même la révolte. En cela, Lise-Marie Jaillant a encore à apprendre de Bret Easton Ellis. On saurait trouver pire mentor.
En tout cas, son univers littéraire m'a séduit et je ne saurais trop lui souhaiter bonne chance dans ses tribulations éditoriales...

samedi 7 avril 2007

Une "pure improvisation"

Jazz Club

Alexandre Clérisse
Éd. Dargaud, coll. Long Courrier


Quatrième de couverture :

Los Angeles, 1966. Norman, jazzman professionnel, se sépare d'Emily. Ou plus exactement, Emily le quitte. Une rupture à plus d'un titre : il est persuadé de ne plus jouer la moindre note intéressante, tout le monde le voit pourtant en nouveau génie du jazz, et il réagit par la fuite. Une fuite parfois dramatique, souvent loufoque.






Alexandre Clérisse s'est fait connaître en pré-publiant sur le site Coconino World cette bande dessinée atypique et singulière : Jazz Club. Dans un court texte d'introduction, Thierry Smolderen présente cette œuvre comme une "pure improvisation", à l'image de son thème central : le jazz.

L'histoire, il est vrai complètement loufoque, se construit à cheval entre 1966 à LA et décembre 1999 dans le Sud de la France, et suit la panne d'inspiration de 33 ans de Norman, jazzman qui s'occupe plus de sa musique que de sa femme, et qui va connaître des démêlés à répétition avec une secte millénariste qui voit en lui la "septième trompette de l'apocalypse".
De péripéties hallucinantes en situations irrésistiblement improbables, Alexandre Clérisse nous entraîne dans un périple musical aux références incontestables : John Coltrane, Duke Ellington, Miles Davis et tant d'autres hantent de leur ombre tutélaire les pages de cette bande dessinée. Ombres souvent écrasantes pour Norman, qui ne se juge pas à leur hauteur et vit durant ces 33 ans de fugue artistique avec la tragique sensation d'être un raté : la femme qu'il aimait l'a quitté, et la musique qui le faisait vivre, il croit ne plus savoir en jouer. Ces deux repères s'écroulent l'un à la suite de l'autre, celui-ci à cause de celui-là, et laisse notre anti-héros dépressif devant la seule alternative qui s'offre à lui en ce moment de doute : la fuite.
Mais on ne peut pas fuir indéfiniment, et le destin qu'il pensait avoir abandonné et laissé derrière lui le rattrape en France en 1999, et le force à décider lui-même de ce destin. Dans un happy end certes un peu convenu, mais ô combien logique si l'on considère ces 33 ans d'ellipse comme une boucle qui devait fatalement être bouclée, Norman renoue avec ce qui constitue son essence : la femme qu'il a jadis aimée et le jazz, sans pour autant dire au lecteur ce qu'il adviendra de cette (re)prise de contact avec le réel. Une fin heureuse et ouverte donc, pour une histoire traitée avec finesse et légèreté : ici, on ne verse jamais dans un pathos tragique et complaisant, l'émotion est d'un tout autre ordre, plus nuancée car toujours évoquée et implicite. Finalement, il s'agit d'une histoire tragi-comique, dont les situations burlesques désamorcent la charge pathétique, pour révéler la douce-amertume d'une vie singulière.

La subtilité du propos se retrouve dans le graphisme, lui aussi résolument original. Les couleurs pastelles et chatoyantes, très 60', sont pour beaucoup dans la réussite du rendu, mais pas seulement. L'utilisation des motifs à rayures ou à carreaux pour revêtir les personnages ou comme papier peint est assez drôle et originale dans la déroute de la perspective et du relief qu'elle instaure : ainsi, les lignes verticales le restent, et ne suivent pas la courbe de la bedaine de Norman, le motif des carrelages suit dans un troublant parallélisme les bords de la page, etc. Tout est mis en jeu pour nimber l'histoire d'une aura irréelle et souligner le décalage de Norman avec la réalité. Ajoutez à cela l'invasion du réel par l'utilisation du collage de photographies ou de pochettes de disque qui détonnent avec le graphisme environnant, un trait de crayon personnel et atypique, et vous aurez compris qu'Alexandre Clérisse ne donne pas dans la BD commerciale, mais est résolument tourné vers une recherche stylistique qui, seule, permet d'instiller à une œuvre sa personnalité propre.

Si le reste du catalogue de la collection Long Courrier est à la hauteur de cet échantillon, alors elle est à suivre de près, au même titre qu'Alexandre Clérisse, auteur au ton prometteur.

mercredi 4 avril 2007

Ce livre peut vous sauver la vie !

Manuel de survie

Joshua Piven & David Borgenicht
Traduit de l'anglais
Éd. Hors Collection




Quatrième de couverture :

A mille lieues des kits de survie pour baroudeurs, ce guide pratique réunit une mine d'explications illustrées et de conseils d'experts réellement utiles, qui vous permettront d'affronter le danger ou d'échapper au pire, avant qu'il ne soit trop tard !

  • Encaisser un coup de poing.
  • Démarrer une voiture sans clé de contact.
  • Faire fuir un requin.
  • Mettre au monde un bébé dans un taxi.
  • Soigner une blessure par balle.
  • Échapper à un taureau qui charge.
  • Survivre à la morsure d'un serpent venimeux.
La plupart de ces situations ne vous tomberont probablement jamais dessus. Probablement. Mais le jour où cela se produira, mieux vaudra avoir lu ce livre ! C'est sans doute ce qui lui a valu un énorme succès de librairie aux Etats-Unis, où sa parution a suscité un véritable phénomène de société.

Avec l'aide du journaliste Joshua Piven, David Borgenicht, auteur du Petit Livre des questions stupides, a consulté toutes sortes d'experts pour écrire ce livre : cascadeurs, médecins, toreros, moniteurs de plongée...

Les auteurs pensent quand même à mettre en garde le lecteur contre leur livre : "Ne tentez pas de mettre vous-même en œuvre les pratiques décrites dans ce livre". Mais cela ne va-t-il pas au contraire nous inciter à nous fourrer dans les situations les plus extrêmes, pour éprouver la véracité des conseils donnés dans ce livre ?
Je dois ici avouer un manque certain de conscience professionnelle de ma part : non, je ne me suis pas mis dans des situations d'extrême danger pour pouvoir rédiger cette critique. Je suis en effet dépourvu de la plus infime fibre de courage physique (ne parlons même pas du courage moral). Aussi ce livre restera dans une virtualité théorique qui me satisfait très bien.
Très drôle à lire, ou plutôt à feuilleter, ambiance mi-MacGyver mi-film catastrophe, avec pas mal de cascades, ce livre séduit par sa charge hautement romanesque : en effet, qui n'a jamais rêvé de "sauter dans une voiture en marche depuis une moto" ou de "faire atterrir un avion" ? A moindre frais, on rejoue les scénarios les plus inimaginables que l'on ait pu inventer pour monter dans sa tête son propre action movie. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les genres, alors pourquoi bouder son plaisir ?

mardi 3 avril 2007

Windows on Russia

Le nouveau roman de Frédéric Beigbeder sortira en juin et a bien l'intention d'être le best-seller de l'été, tout en étant en compétition pour les prix littéraires de la rentrée prochaine. Son titre ? Au secours pardon. L'auteur y reprend son personnage de 99 francs, Octave, qu'on retrouve cette fois-ci à Moscou, sur le chemin de la rédemption, ou du moins de la confession. Toutes les infos (et même un extrait à lire !) sur le Buzz littéraire.

lundi 2 avril 2007

Spéciale dédicace pour Clo

L'amour !... Qu'est-ce que l'amour ?... Un caprice, une fantaisie, une surprise du cœur, peut-être des sens ; un charme qui se répand sur les yeux, qui les fascine, qui s'attache aux traits, aux formes, aux vêtements même d'un être que le hasard seul nous fait rencontrer. Ne le rencontrons-nous pas ? rien ne nous avertit, ne nous trouble... nous continuons de vivre, d'exister, de chercher des plaisirs, d'en trouver, de poursuivre notre carrière comme si rien ne nous manquait !... L'amour n'est donc pas une condition inévitable de la vie, il n'en est qu'une circonstance, un désordre, une époque... que dis-je ? un malheur ! une crise... une crise terrible... elle passe, et voilà tout.
in Vingt-Quatre Heures d'une femme sensible, de Constance de Salm.
(p. 127, éd. Phébus)

La jalousie retrouve ses lettres de noblesse

Vingt-Quatre Heures d'une femme sensible

Constance de Salm
Éd. Phébus



Les éditions Phébus exhument du passé littéraire un roman épistolaire publié en 1824 par une certaine Constance de Salm, qui - sans cette heureuse initiative - demeurerait toujours inconnue au lecteur lambda du XXIème siècle.
Constance Marie de Théis, princesse de Salm-Reifferscheid-Dyck, était surnommée par ses contemporains la "Muse de la raison", et la postérité ne la fait pas mentir quand elle dit : "Chacun brille un instant, nul ne brille toujours". Féministe avant l'heure, elle tenait un célèbre salon littéraire où se laissaient apercevoir entre autres Stendhal ou Alexandre Dumas.
De tout cela, il ne reste rien, si ce n'est l'unique roman qu'elle ait écrit : quarante-quatre lettres pour dire la détresse d'une femme persuadée de la trahison de son amant. Soit une nuit et une journée de désespérance totale nourrie au sein de la jalousie la plus pure. Dans une langue aux accents poignants et au style impeccable, Constance de Salm nous narre les tourments de cette âme en proie au plus effroyable doute, sans cesse déchirée entre un désespoir sans concession et la timide lueur d'espoir qui persiste envers et contre tout.
Remarquable de maîtrise, d'intelligence et de sensibilité, ce roman mérite qu'on redonne à son auteur la place qui lui revient dans les lettres françaises. A cela, la postface de Claude Schopp s'y emploie déjà de bien belle manière.

Un blog sur les littératures étrangères

Tabula Rasa, tenu par Fausto Maijstral, est un blog consacré aux littératures étrangères, avec de longs articles assez pertinents sur des auteurs comme Thomas Pynchon ou William H. Gass. Ce qui est agréable, c'est que les livres dont il est question sont souvent lus en "VO" : par conséquent, ce blog nous fait partager un regard sur le style réel de l'auteur et nous propose des chroniques sur des livres non encore traduits en français.
Une invitation à défricher les littératures étrangères que l'on ne saurait refuser.

dimanche 1 avril 2007

Les éditions POL rachetées par Auchan

Via le tiers livre, ce billet de Libr-critique :

La nouvelle était attendue depuis la semaine dernière, les rumeurs allaient bon train, dans le monde germanogratin, la maison d’éditions POL a été revendue à AUCHAN qui veut devenir la première enseigne de grande distribution a vendre des livres contemporains. Le PDG d’AUCHAN, Vianney Mulliez, a indiqué, lors de la conférence de presse du samedi 31 mars, que ce qui a motivé son choix, ce n’est pas tant les écrivains, qui lui semblent grandement illisibles, que le logo de POL, qu’il a toujours apprécié. Il compte même réutilisé ce logo pour la grande enseigne, ce logo étant pour lui l’un des meilleurs conçus depuis fort longtemps.
On se dirige vraiment vers l'industrialisation systématique de la culture, dans laquelle livre égale produit, qui - au train où vont les choses - ne sera bientôt plus référencé que par son code-barre.

Et un autre blog de qualité

Fin de partie, c'est son nom. Ce blog est tenu par le dénommé Transhumain et propose des critiques de haute tenue littéraire, ainsi que des entretiens avec des auteurs.
Cerise sur le gâteau, on y trouve même des critiques de livres de SF. D'ailleurs, à bien y réfléchir, il me semble avoir déjà croisé le pseudo de l'animateur de ce blog sur le forum du Cafard cosmique. Que le monde est petit...