Confusion mallarméenne
Las de l'amer repos où ma paresse offenseJ'ai tout d'abord achoppé sur cet enjambement du deuxième au troisième vers et sur sa raison d'être. En effet, alors que la rime unissant les deux premiers vers veut que le ton retombe sur la dernière syllabe de l'enfance, enfermant ainsi dans un même souffle ce couple effroyable de vers, Mallarmé poursuit sur sa lancée, et essouffle le lecteur par une succession d'enjambements qui rejette la principale au huitième vers, et ce faisant, noie quelque peu la beauté structurale de cette première rime. Beauté une fois encore qui aurait mérité que le rythme lui soit suspendu, que le lecteur la savoure plus longuement.
Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance
Adorable des bois de roses sous l'azur
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
- Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides ? -
Je veux délaisser l'Art vorace d'un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l'extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D'une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l'âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d'azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un clair croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grands cils d'émeraude, roseaux.
La suite, jusqu'au quinzième vers ("Imiter le Chinois au cœur limpide et fin"), évoque l'esthétique baudelairienne du poète maudit condamné à la page blanche et à lutter contre une Muse retorse. On pense notamment au poème L'Ennemi (in Les Fleurs du Mal) et à ses deux strophes centrales :
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,On y retrouve les mêmes angoisses, les mêmes images, cette fascination morbide pour l'inhumation terminale, enfin et surtout la même lassitude devant l'écriture poétique et le doute lancinant de savoir ce qu'il en adviendra.
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
Mais voilà que l'évocation du Chinois opère un glissement de l'esthétique baudelairienne à une esthétique réellement mallarméenne, puisqu'à une poésie personnelle succède un style impersonnel et apaisé. En effet, si Baudelaire fut le prophète de la modernité dans la poésie, c'est par Mallarmé que cette modernité acquit ses lettres de noblesse. C'est ainsi que les angoisses personnelles cèdent la place à l'apaisement du sage et à la béatitude contemplative.
De ce poème à la fois épilogue d'un style et annonciateur de la maturité de l'esthétique mallarméenne, il y aurait beaucoup à dire : la paresse mais aussi le souci de ne pas en déflorer la lecture me font m'abstenir d'aller plus loin dans son analyse. Car la puissance évocatrice d'un poème réside également dans la faculté qu'ont les vers de ne pas décanter et de rester longtemps présent à l'esprit...











